Les grands mots ont été lâchés la semaine dernière par Arnaud Montebourg, qui parle de retour d’une « politique à la Bismarck » et Jacques le Guen, qui a comparé Sarkozy à Daladier, et donc implicitement Angela Merkel à Hitler... Dans la nuance et la finesse, on peut faire mieux... Même Marine Le Pen n’avait pas osé aller jusque là...
Avec plus de retenue dans la forme, François Hollande dit plus ou moins la même chose quand il accuse Nicolas Sarkozy d’avoir cédé devant la pression allemande.
Et au fond, beaucoup d’entre nous se posent la question : l’Allemagne n’est-elle pas en train d’imposer à l’Europe et à la France sa propre vision des choses ?
Il est vrai que Mme Merkel ne cède apparemment rien sur la BCE : « celle-ci ne peut être comparée à la FED ou à la Banque d’Angleterre, » a-t-elle déclaré. Et elle a redit son opposition à toute « monétarisation » de la dette, c'est-à-dire au rachat des dettes nationales par la BCE, ou à l’émission d’eurobons.
Mais elle a fait de très grandes concessions, qu’on a tendance à minimiser en France : elle a accepté le principe du sauvetage de la Grèce au printemps dernier, la création du Fonds de solidarité européenne et son renforcement à hauteur de 1000 milliards d’Euros, ce qui n’est pas rien et pourrait mettre en péril la bonne santé des finances allemandes, et elle a fermé les yeux sur le rachat de créances grecques ou italiennes par la BCE, alors que le traité de Maastricht l’interdit formellement. Et surtout, elle a réussi à faire accepter par son parti, la CDU, et à faire voter par le Bundestag à une écrasante majorité – 85% !!! le principe du maintien de l’Allemagne dans l’Euro ! Ce n’est pas rien, quand Wall Street et la City spéculaient à tout va sur une sortie de l’Allemagne de la zone Euro, et donc d’une fin de l’Euro. Il faut le reconnaître : elle a sauvé l’Euro et donc l’Europe du désastre.
Peut-elle aller plus loin sans se déjuger ?
Si on regarde d’un peu près ses déclarations, et si non ne verse pas dans l’antigermanisme primaire, force est de constater qu’elle ne ferme pas la porte à une extension du rôle de la BCE, mais elle subordonne ce changement à un retour aux critères de Maastricht – 3% maximum de déficit du budget national par rapport au PIB – ce qui aujourd’hui est déjà considérable et ne permettrait pas d’alléger la dette compte tenu d’une croissance qui plafonne en zone Euro à 1% au mieux. Qui pourrait lui en faire grief ? Elle demande par ailleurs des sanctions plus lourdes et « automatiques » contre les pays qui ne se plieraient pas à cette discipline. Là encore, sur le principe, on ne peut qu’approuver. Et finalement, en mettant l’accent sur l’indépendance de la BCE, elle laisse Mario Draghi, son nouveau président, libre de racheter des créances d’États membres, et donc, tacitement, d’émettre de la monnaie.
Et qui bloque sur ce plan ? C’est bien la France, qui voudrait que ce soient les chefs d’État ou de gouvernement qui décident de la politique budgétaire des États-membres et des sanctions. Alors que Mme Merkel plaide pour un contrôle par « des institutions » à définir.
Ainsi Mme Merkel reste beaucoup plus fidèle à l’idée classique de la construction européenne par des institutions indépendantes soucieuses du bien commun, plutôt que par des chefs de gouvernements, plus prompts à défendre leur intérêt propre que celui de l’Union.
On peut discuter de l’aspect démocratique du projet Merkel. Mais rien n’empêche de soumettre ces « institutions » au contrôle du Parlement européen, et ce contrôle est expressément prévu par le traité de Lisbonne.
Là où on peut être moins d’accord, c’est d’abord sur la validité opérationnelle du plan Merkel. Car la maison brûle, et mettre en chantier une révision des traités paraît pour le moins optimiste. Il faudrait mettre en œuvre un plan intermédiaire, qui pourrait être confirmé ou modifié par les nouveaux traités. Et là apparaissent les difficultés. Car comment concocter un plan qui recueille l’assentiment des 17 – et même des 27, car les pays non membres de la zone Euro auront leur mot à dire ? Et beaucoup s’agacent, à juste titre, de voir le tandem Merkel-Sarkozy décider – en fait discuter sans pour le moment trouver un accord – comme si la zone Euro et l’Europe se limitaient à la France-Allemagne.
Mais ma principale critique porte sur le seul côté « austérité, discipline, sanctions » auquel se limiterait le projet. Car il ne sert à rien de revenir aux critères de Maastricht si la croissance reste absente au rendez-vous. Si en 1992 un déficit de 3% paraissait très acceptable, il n’en est plus de même aujourd’hui, quand la croissance plafonne à 1%. Et si rien n’est fait au niveau de l’Union pour relancer la machine, on ne résoudra pas le problème, et les opinions publiques pourront verser, comme c’est déjà fait en Grèce, dans l’europhobie.
L’Europe est, pour une fois, au centre de la campagne présidentielle de 2012. Il faut s’en réjouir, à condition que les candidats et leurs équipes gardent la tête froide et s’abstiennent de tomber dans la caricature ou les injures. Et proposent des plans crédibles qui ne soient pas centrés sur le seul intérêt à court terme de la France, mais bien prenne en compte, pour une fois, que la France ne peut rien sans l’Europe.
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