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Offrir aux partisans d'une intégration politique de l'Europe des arguments contre l'europhobie galopante

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Le centenaire du déclenchement de la guerre de 14 nous rappelle les dangers du nationalisme

En ces temps où l’on commémore le début de la première guerre mondiale, dans laquelle l’exacerbation des nationalismes a joué un rôle de premier plan, je sors pour une fois de la chronique des évènements en Europe pour aborder un sujet de fond qui me tient à cœur : le nationalisme et son corollaire : l’Etat-Nation.

Il semblerait, à entendre nombre de politiciens ou penseurs – en général souverainistes et europhobes – que l’Etat-Nation soit une sorte d’aboutissement indépassable de l’évolution de l’organisation du monde, un « Point Omega » pour reprendre une formule teilhardienne, ou une sorte de « loi naturelle » pour reprendre, cette fois, une expression chère à St Thomas d’Aquin et à l’Eglise catholique.

C’est avoir la mémoire bien courte. Loin d’être un acquis indépassable de l’évolution des systèmes politiques, il en est au contraire une perversion récente à l’échelle de l’histoire des civilisations, dont les conséquences ont été dramatiques au cours des deux derniers siècles écoulés. L’Etat-Nation est en effet une invention de la Révolution française, qui a malheureusement exporté sa conception dans toute l’Europe, et au-delà grâce à la colonisation. La situation avant la Révolution – et pour nombre de peuples européens jusqu’à la 1ère guerre mondiale - était celle d’empires regroupant dans des structures en général fort lâches des principautés, des villes, des duchés, des provinces qui s’accommodaient le plus souvent fort bien de la tutelle d’un souverain lointain qui assurait leur sécurité, l’harmonisation des législations et des normes commerciales. Ainsi fonctionnaient le Saint Empire romain germanique, l’Empire austro-hongrois, l’Empire ottoman, et même, d’une certaine façon, avant le XVIIe siècle, les royaumes de France, d’Espagne et de Grande-Bretagne. Les peuples n’y étaient pas plus malheureux que dans l’Europe des nations des XIXe et XXe siècles, en tout cas tant que les empereurs ou souverains ne prétendaient pas tout régenter et respectaient l’autonomie des peuples et le principe de subsidiarité. Ce qui ne fut plus le cas en France et en Grande-Bretagne à partir du XVIIe siècle, quand Richelieu et Élisabeth I commencèrent à vouloir imposer une citoyenneté unique, une religion unique et une législation unique à tous leurs sujets, quelles que soient leur langue, leurs coutumes, leurs spécificités. Ainsi l’Etat-Nation est-il né d’une volonté de puissance des souverains, vite relayée par celle des républiques nées à la fin du XVIIIe et au XIXe. Le sentiment national, si souvent mis en avant par les souverainistes pour refuser toute intégration européenne, n’existait guère : on était picard ou flamand, bourguignon ou catalan, saxon ou florentin. Lorsque Louis XIV voulut renforcer l’unité nationale, il créa l’école de St Cyr pour les jeunes filles de l’aristocratie pauvre. Ceux qui ont vu le film St Cyr se souviennent de cette scène où l’on voit ces jeunes filles arrivant à St Cyr et incapables de se comprendre, car parlant des langues différentes.

Une invention du nationalisme est le sacro-saint « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Vaste escroquerie intellectuelle qui a alimenté les nationalismes les plus extrêmes et a poussé les peuples à se révolter contre leur souverain, à vouloir se regrouper en Etats monolithiques, censés incarner la souveraineté d’un seul peuple. D’où l’écrasement des minorités, en particulier dans l’est européen, mais aussi dans la Turquie de Mustapha Kemal, et les guerres destinées à regrouper des peuples dispersés dans plusieurs Etats, comme ce fut le cas avec la Serbie en 1914, débouchant sur la Grande Guerre, ou les Sudètes de Tchécoslovaquie en 1939, avec la 2e Guerre mondiale en arrière-plan. Le problème de l’Ukraine est du même type : à vouloir regrouper en un seul Etat centralisé des peuples russophones et ukrainophones que tout ou à peu près sépare, on aboutit au conflit actuel, qui ne menaçait pas tant que le pays était sous domination soviétique, et qui ne pourra trouver de solution que dans le cadre d'une fédération ukrainienne associée à l'Union européenne. On pourrait ainsi lister tous les conflits, potentiels ou réels, que ce principe a générés. La liste en est longue et n’est pas close : outre l’Ukraine, on peut citer l’Azerbaïdjan et le Haut-Karabakh, le Kurdistan et la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie, les Albanais du Kosovo, les Hongrois de Roumanie… et la plupart des conflits africains. Chaque fois qu’un Etat-nation soumet une minorité, chaque fois qu’une frontière coupe un peuple en deux, ou en quatre comme avec les Kurdes, les conflits menacent.

Le fédéralisme, conçu comme un agrégat de peuples gardant leur individualité, leur langue, leur religion, leurs coutumes, unis par une communauté de destin, des cultures voisines ou des nécessités géopolitiques, est la seule réponse actuelle à ces problèmes de nationalités, maintenant que les empires ont – presque - disparu.

L’Europe unie, l’Europe fédérale, représente en fait la seule tentative de résoudre harmonieusement les conflits qui ont déchiré l’Europe pendant deux siècles. La Catalogne songerait-elle à quitter l’Espagne, l’Ecosse le Royaume-Uni, sans l’espoir de rejoindre l’Europe en tant qu’États-membres à part entière ?

Une autre perversion de l’État-Nation réside dans sa prétention à vouloir définir à l’intérieur des frontières une norme unique pour tout et pour tous : les lois, la culture, la langue, les modes de vie, d’habillement, les règles et les normes de construction, etc. Seul domaine qui échappe à cette uniformisation: la religion. Mais c’est que, du moins en France, les religions ont été remplacées par le culte de la République et son corollaire : la laïcité. La République révolutionnaire avait d’ailleurs imaginé une religion unique : celle de l’Être suprême et son culte de la Raison. L’entreprise a fort heureusement capoté, mais connaît une résurgence avec Vincent Peillon, nouveau chantre de la « religion républicaine » qui doit à terme remplacer les vieilles religions dépassées et « sources de division ». Puisque j’ai abordé la question de la religion, il faut reconnaître que la Nation a été déifiée pendant deux siècles, et que ce nouveau Moloch a englouti des millions d’hommes qui ont été sacrifiés sur l’autel de « la patrie » dans des guerres fratricides, dues, le plus souvent, au nationalisme criminel des dirigeants politiques, refusant de dialoguer et préférant résoudre les conflits dans le sang, qui seul « peut sceller l’unité du pays » !

Un bon exemple des dangers du nationalisme nous est donné aujourd’hui par la Russie de Poutine, dernier empire européen, qui trouve grâce aux yeux de nos souverainistes et europhobes, prêts à voir dans ce dangereux autocrate le défenseur des « valeurs » de la civilisation occidentale !!! Leurs ancêtres voyaient de la même façon en Hitler le défenseur de l’Europe contre « le bolchevisme, la franc-maçonnerie, la juiverie, les homosexuels » etc. On a vu le résultat… Poutine mise à fond sur le nationalisme russe, qui a toujours été très vif, et a contribué à freiner les réformes sous les tsars, puis depuis la chute de l’URSS. Les Russes ont en effet toujours été prêts à sacrifier le développement économique et les relations avec l’Occident sur l’autel de la Sainte Russie, toujours menacée par les puissances occidentales, autrefois « fascistes » ou « enjuivées », aujourd’hui décadentes et soumises aux puissances de la finance internationale. Il faut reconnaître d’ailleurs que les régimes tsariste, puis soviétique, et aujourd’hui poutinien, ont toujours été soutenus par l’Eglise orthodoxe russe, qui est, elle aussi, profondément nationaliste et « occidentophobe ».

Mais la Russie n’est pas le seul pays à voir renaître l’hydre nationaliste. Même si le nationalisme serbe, qui nous a valu la première guerre mondiale, est aujourd’hui en veilleuse – candidature à l’UE oblige – il est toujours là, prêt à renaître à la moindre occasion. Hors d’Europe, le nationalisme connaît un fort regain de vigueur au Japon, avec les rodomontades d’Abe au Japon, en Chine, qui prétend reprendre le contrôle d’îlots à vocation purement symbolique, et en Inde, où il se teinte de guerre de religions. Ainsi la remontée des nationalismes et l’expansion des fondamentalismes religieux sont deux avatars d’une même idéologie – « nous sans les autres » - et les deux principales menaces aujourd’hui à la paix mondiale et au développement.

Les Pères de l’Europe ont bien vu que ce n’était pas par une «entente » entre États-nations, par des accords bilatéraux ou multilatéraux, que l’on parviendrait à une paix durable en Europe – les alliances ont même été la cause directe de la 1ère guerre mondiale – mais par la constitution d’un ensemble nouveau, transcendant les vieilles frontières et les divisions séculaires, engagé dans un processus irréversible d’union de type fédéral, dans une solidarité nécessaire, dans une communauté de destin pérenne. Leur vision était juste, et il faut souligner son succès. A ce titre, remarquons que le développement économique était vu alors comme le moteur de l’Union, non comme son but ultime. Les europhobes sont donc malvenus à dire que l’Europe a échoué. Elle a au contraire formidablement réussi, et la longue et forte accolade de François Hollande et du président allemand en Alsace le jour du centième anniversaire de la déclaration de guerre du 3 aout 1914 en est le symbole le plus évident. Si on peut critiquer tel ou tel aspect de la politique européenne – et je ne m’en prive pas – ne jetons pas, de grâce, le bébé avec l’eau du bain. Il faut avoir la vue bien courte, la mémoire bien faible, pour ne pas voir l’extraordinaire chemin parcouru depuis 1949 et la Déclaration Schuman. Mais cette paix, cette unité, ne nous y trompons pas, reste fragile. Les égoïsmes, les petits calculs à court terme, les ambitions des personnels politiques sont toujours là, prêts à remettre en cause ce grand œuvre et à nous replonger dans les conflits ancestraux, les vieilles haines, comme on l’a vu lors de la guerre des Balkans des années 1990 ou, plus récemment, à l’occasion de la crise grecque. Il y aura toujours des irresponsables tels qu’Aube Nouvelle pour souffler sur des braises mal éteintes, raviver les vieilles fiertés nationalistes et les vieilles rancœurs, appeler à l’Union nationale contre « l’Etranger ». L’union de l’Europe est encore chose fragile, et nécessite une vigilance de chaque instant des dirigeants, mais surtout des peuples. Lorsque le souvenir des atrocités du XXe siècle s’estompera avec la disparition des derniers témoins, ce sera aux nouvelles générations, celles qui n’ont pas connu la guerre et n’ont pas vécu l’espoir qu’a fait naître la construction européenne, de prendre la relève et de tenir allumée et vivante la flamme de l’Union fédérale contre tous les nationalismes rampants, les replis identitaires, les stupides idées de grandeur, les tentations de revanche, d’isolationnisme, qui ne pourraient que nous conduire, une fois encore, au désastre.

En ces temps où l’on rappelle le sacrifice des poilus de 14-18, il n’est pas inutile de le redire.

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