Offrir aux partisans d'une intégration politique de l'Europe des arguments contre l'europhobie galopante
Je n’ai pas mis de billet sur ce blog depuis bien longtemps – avant la ratification du traité de Lisbonne par le Président tchèque. D’abord par manque de temps disponible, mais aussi parce que je ne voulais par réagir à chaud sur cette ratification bien tardive, ni sur la nomination de Hermann van Rompuy et Catherine Ashton.
Mais aujourd’hui, l’Europe connaît une période troublée, qui aura des conséquences importantes sur son fonctionnement et même ses institutions. Je reprends donc le clavier. Ainsi l’Euro apparaît menacé pour la première fois de son histoire. L’Euro va-t-il disparaître ? L’Eurogroupe va-t-il éclater ? Les titres alarmistes n’ont pas manqué. Un peu de recul ne nuit pas. En dix ans, l’Euro a apporté des avantages considérables à l’Europe : les taux de change fixes entre les 16 pays membres ont mis fin aux dévaluations compétitives auxquelles se livraient les pays européens avant l’Euro. Les entreprises ont pu supprimer les couvertures contre les risques de change. Sans compter l’énorme simplification pour comparer les prix d’un pays à l’autre. Et revenir au franc, au mark et à la lire serait encore bien plus catastrophique.
Mais nous découvrons les effets pervers d’une construction européenne basée sur le concept d’ « Europe des nations », dans laquelle nous voyons 27 pays unis par les traités européens, avec des institutions communes fortes, un parlement, une cour de justice etc, mais qui continuent à se considérer totalement souverains en matière d’économie et de finances. Pour faire court, la Grèce et les autres pays du sud, mais aussi la France, la Belgique, l’Irlande et d’autres se sont dits : « Nous pouvons maintenant vivre à crédit, nous endetter sans réserve, puisque l’Euro nous protège ». Le traité de Maastricht avait prévu des règles pour entrer dans l’Euro. Et on sait que la Grèce a truqué ses comptes pour faire croire qu’elle remplissait les critères. Mais il n’a pas prévu de véritables sanctions en cas de non-respect de la limite du déficit à 3% du PIB. Pire : la crise a accrédité l’idée que ce critère était caduc. On voit donc les pays de l’Eurogroupe créer du déficit à gogo – mais moins toutefois que les USA ou la Grande-Bretagne – sans se préoccuper de savoir comment ils rembourseront.
Il ne faut pas dès lors s’étonner que l’Euro soit attaqué sur les marchés. Il est surprenant d’ailleurs que l’on accuse « les marchés » de jouer contre l’Euro, alors que les susdits pays ont tout fait pour le fragiliser. Si la monnaie de la Grèce était encore la drachme, elle aurait été dévaluée massivement, avec pour conséquence un renchérissement des biens importés – la Grèce n’exporte presque rien – très largement supérieur au renchérissement qu’a connu le pays lors du passage à l’Euro. Et la Grèce se serait retrouvée dans la situation de l’Argentine il y a une dizaine d’année, qui a connu une quasi-faillite, ou de l’Islande plus récemment, avec des épargnants ruinés et une économie par terre.
Il est encore plus étonnant de voir les opinions publiques de nombreux pays de l’UE, notamment en Grèce, s’en prendre à l’Union européenne qui va leur imposer une politique de rigueur, alors que depuis des années, ces pays, France comprise, vivent largement au dessus de leurs moyens.
Faut-il pour autant contraindre ces pays à une politique d’austérité ? Je ne le pense pas : ces pays ont aujourd’hui besoin de retrouver d’abord la croissance, et une politique d’austérité trop marquée et imposée de l’extérieur (Bruxelles) aboutirait aux catastrophes qu’ont connu autrefois des pays aidés par le FMI avec en contrepartie de l’aide une rigueur excessive qui les a mis par terre. Ce qui ne veut pas dire que la Grèce ou l’Espagne puissent faire l’économie d’une remise en ordre de leur fiscalité et de leur système social.
La crise aura eu le mérite de faire la démonstration que l’Union européenne ne peut pas se passer d’une politique économique et financière harmonisée. On voit bien aujourd’hui que l’on ne peut pas avoir une politique monétaire commune – mais la BCE a-t-elle réellement une politique monétaire ? - sans mettre en œuvre également une politique économique, fiscale, sociale communes. Malheureusement, le traité de Lisbonne, qui représente des avancées certaines en matière d’institutions, ne permet pas de développer une véritable politique économique commune. Et il n’est pas sûr, quand on voit M. Sarkozy, Mme Merkel et les autres continuer à faire des déclarations unilatérales comme si l’Europe n’existait pas, que les pays membres soient prêts à s’engager dans cette voie. C’est à nous, les citoyens de l’Europe, de leur montrer que leurs rodomontades ne mènent à rien et qu’il est temps de s’engager résolument sur la voie d’une véritable intégration économique, fiscale, sociale, c'est-à-dire d’une véritable Europe fédérale.
Voir l’excellent édito de Jacques Delors dans Challenge cette semaine : dès la ratification du traité de Massatricht, il mettait en garde contre les risques d’une union monétaire ne comportant aucun volet d’harmonisation économique ni d’embryon d’une politique économique, fiscale et sociale commune.