Offrir aux partisans d'une intégration politique de l'Europe des arguments contre l'europhobie galopante
Le tir de barrage actuel lancé par Jean-Luc Mélenchon, Nicolas Dupont-Aignan et Marine le Pen contre l’Europe et l’Euro aura eu au moins le mérite de relancer la question européenne. Depuis la campagne du référendum en 2005, un peu réanimée lors de la signature du traité de Lisbonne, on ne parlait plus guère de l’Europe. L’Europe, c’est un peu comme l’air qu’on respire : elle fait tellement partie de notre environnement quotidien qu’on ne s’aperçoit même plus de son existence.
Seules les anciennes générations – j’en fais partie – se souviennent du temps bien lointain où lorsqu’on sortait de France ou qu’on y rentrait, il fallait montrer son passeport, déclarer les marchandises que l’on avait achetées « à l’étranger », payer des droits de douane. Les douaniers fouillaient les coffres des voitures, et malheur à celui qui comme moi avait fait changer ses disques de frein en Belgique – où je résidais alors – et avait laissé les vieux disques dans le coffre : amende ! TVA ! droits de douane majorés ! Mon pauvre père avait failli en faire un infarctus ! Je me souviens d’un gamin anglais qui avait acheté un 45 T de Johnny lors de son séjour en France, et qui ne l’avait pas déclaré au gabelou de sa Gracieuse Majesté. Confisqué, malgré les pleurs et les supplications du boy ! Chaque pays vivait dans son petit cocon, se croyant bien à l’abri derrière ses barrières douanières. Mais pas à l’abri de l’inflation, qui, dans les années 70, dépassait allègrement 12% par an.
Puis arriva mai 81, ses folies économiques et financières, ses dévaluations à répétition, son contrôle des changes tatillons, ses fouilles en règle à la frontière, ses limitations à 750 F en liquide pour sortir de France, et les limitations de l’usage de la carte bancaire « à l’étranger »...
Enfin vint l’union douanière, puis Schengen, puis l’Euro. L’Union européenne devint comme par enchantement un espace libre, où l’on pouvait circuler sans entraves, sans emporter de travellers chèques ou de devises, où l’on pouvait passer les frontières sans presque s’en apercevoir. Les enteprises exportatrices n’avaient plus besoin de provisionner des différences de change. Le prix d’une marchandise quelconque pouvait être immédiatement apprécié, comparé, quel que soit le pays où l’on se trouvait. Un sentiment extraordinaire d’être un peu partout chez soi, langue mise à part, se développait sans même que l’on s’en rende compte. Il fallait faire quelque effort, ou voir les ruines de St Nicolas à Hambourg ou de la cathédrale de Coventry pour se rappeler qu’il y a moins de 70 ans se terminait une guerre qui de 1870 à 1945 avait ravagé l’Europe, dressé ses peuples les uns contre les autres en une guerre fratricide et suicidaire.
C’est tout cela, cette incroyable liberté, ce sentiment de faire partie d’un même continent partageant les mêmes valeurs, les mêmes modes de vie, particularités locales et alimentation mises à part – et encore : on trouve du camembert partout d’ans l’Union - c’est tout cela, cet extraordinaire progrès, que les irresponsables sus-mentionnés et quelques autres voudraient mettre par terre.
Je les entends bien ces chattemites, ces faux-culs : nous ne sommes pas contre l’Europe ! Nous sommes contre Bruxelles et ses technocrates, contre la BCE et ses règles stupides qui entravent notre liberté de dévaluer, de nous endetter comme nous voulons. Nous voulons retrouver notre liberté de nous ruiner en dépenses sociales non financées, en subventions de tout genre, en dépenses somptuaires, en créations de milliers de postes de fonctionnaires. Nous voulons pouvoir financer toutes ces folies comme l’avait fait le gouvernement Maurois en 1981 : par la dette, l’inflation et la dévaluation. Nous voulons empêcher ces traîtres d’Italiens de laisser entrer chez nous des milliers de Tunisiens éduqués, formés, francophones, qui ne trouvent pas de travail chez eux et vont remplacer des travailleurs bien de chez nous qui ont lutté pendant des décennies pour travailler 35 heures par semaine, partir à la retraite à 60 ans – 50 chez les cheminots – avoir 6 semaines de congés payés par an, sans compter 15 jours d’arrêt-maladie par an – c’est bien leur droit – et faire grève deux autres semaines s’ils sont à la SNCF...
Car l’Europe n’est pas seulement une fantastique matrice de solidarité et de progrès. C’est aussi le seul garde-fou efficace contre nos folies dépensières, contre les détestables habitudes de certains de nos voisins – mais aussi parfois des nôtres - de bafouer les droits de l’homme ou de la femme. C’est le seul moyen de garantir un espace de liberté, et une qualité de vie que le monde entier – USA compris – nous envie.
Oui, nous avons tellement pris l’habitude de vivre comme des enfants gâtés que nous ne nous rendons même plus compte de notre bonheur. Mais rien n’est jamais définitivement acquis : que demain l’Euro disparaisse, victime des égoïsmes et de la myopie des gouvernants et des peuples trompés par les démagogues de tout poil, et l’on se retrouvera non pas comme en 40 – du moins j’espère – mais comme en 50 : souverains, mais ruinés. Protégés par des frontières bien étanches, mais en pleine décadence. Et il n’est pas exclu que les vieilles rancoeurs, les vieux réflexes racistes et nationalistes que l’on croyait à jamais disparus, bref les vieux démons qui ont ravagé l’Europe pendant deux siècles, ressurgissent, comme ils ont ressurgi en Yougoslavie quand le régime titiste a disparu.
Messieurs les apprentis sorciers : réfléchissez bien à deux fois avant de démolir ce que deux générations ont bâti avant vous. Ce n’est pas parfait. Mais l’Europe de Rome, de Schengen, de Maastricht, de Lisbonne, est le seul socle sur lequel nous pouvons continuer à bâtir notre prospérité, notre indépendance, notre unité, notre liberté, notre sécurité... et la paix !