Offrir aux partisans d'une intégration politique de l'Europe des arguments contre l'europhobie galopante
Lors de sa récente intervention télévisée, le chef de l’État n’a guère parlé de l’Europe. Mais il a abondamment cité l’Allemagne en exemple, faisant du modèle allemand un parangon d’efficacité économique et industrielle. Sur de nombreux points : fiscalité, souplesse dans les rapports sociaux, coût du travail en baisse, charges sur les entreprises réduites, il suffirait, à l’entendre, de copier ce que font les Allemands pour ressusciter l’industrie française...
Ce qui est désolant dans le spectacle de la politique française, c’est que nos dirigeants ne comprennent jamais rien aux réalités économiques et surtout de l'entreprise. Car le succès de l’Allemagne vient-il de ses charges réduites sur les coûts de main d’œuvre ? Si l’on y regarde de plus près, ce n’est qu’un point parmi d’autres, et probablement pas le plus important.
Car il y a des différences fondamentales entre les entreprises françaises et leurs homologues allemandes. Le premier tient d’abord à la qualité de la formation professionnelle. Dès le collège, les jeunes Allemands sont invités à faire des stages en entreprise, et l’apprentissage est systématiquement encouragé et développé. On peut même dire qu’il fait partie des bases de la société allemande. Le second tient au sérieux du management. Le chef d’entreprise allemand est le plus souvent issu du rang : il a fait tout sa carrière dans l’entreprise, et la connaît mieux qui quiconque. Il en sait les atouts et les faiblesses, et ne se considère pas comme le seul maître à bord, avant Dieu. Jamais un chef d’entreprise allemand n’aurait fait les erreurs que j’ai vu commettre par des patrons français, dont le meilleur exemple reste ce patron d’une entreprise de robinetterie florissante qui l’a ruinée en investissant imprudemment dans le développement de logiciels de traduction automatique dont il ne connaissait pas le premier mot !... Combien d’entreprises ont ainsi été ruinées par l’incapacité, les lubies, les coups de cœur de chefs d’industrie qui se sont imprudemment lancés dans des activités qui n’avaient rien à voir avec leur métier ? D’autres ont au contraire péché par excès de prudence, refusant des investissements qui auraient permis de maintenir leur compétitivité. J’ai ainsi rencontré des patrons d’entreprises du travail des métaux qui continuaient à utiliser des presses et des machines qui avaient 40 ans et plus, et préféraient payer des fortunes en entretien et en réparations plutôt que d’investir dans de nouvelles machines et d’avoir à former des ouvriers. D’autres enfin ont manifesté un réel mépris pour le marketing, se contentant d’appliquer les méthodes qui avaient fait le succès de leur père ou de leur grand-père... Tous enfin ont négligé l’exportation, comme ces rares fabricants d’accessoires et de pièces détachées pour automobile qui passaient le salon de Francfort à se lamenter entre eux en sirotant dans le bar réservé aux exposants français, pendant que leur homologues taïwanais s’affairaient auprès des clients...
Je connais heureusement quelques contre-exemples, comme ce repreneur d’une toute petite entreprise de fabrication de flexibles pour lampes, micros, antennes etc, qui a multiplié par 10 son chiffre d’affaires en 15 ans, essentiellement à l’export, sans, il est vrai, créer beaucoup d’emplois... Chaque fois que j’ai visité un salon à l’étranger, il était présent personnellement. Il est vrai qu’il parlait un excellent anglais et se débrouillait très bien en allemand, ce qui reste assez rare parmi les patrons de PME français.
Ce n’est pas en baissant les charges sociales sur le travail qu’on relancera l’industrie française, même si ce n’est pas inutile. La lourdeur du droit du travail et surtout son instabilité, les seuils sociaux (10, 50, 250 salariés), l’imprévisibilité et surtout le caractère aberrant de la fiscalité des entreprises – dont la taxe professionnelle, basée sur l’investissement était le pire exemple - le zèle tatillon de l’Administration et surtout sa méconnaissance des réalités de l’entreprise, la méfiance du patronat devant l’innovation, l’absence de dialogue social, que l’on peut imputer aussi bien aux syndicats qu’au patronat, tout a concouru depuis 40 ans à ruiner l’industrie française...
Je regardais récemment une superbe émission de TV sur le duel Renault-Citroën pendant l'entre-deux guerres. Quel talent ! Quel dynamisme ! Quelle créativité ! Ou sont les Louis Renault et les André Citroën aujourd'hui?
Il y a heureusement une jeune génération de managers qui arrive, qui parle un excellent anglais, n’a pas peur de se déplacer à Hong Kong ou Los Angeles, et qui innove aussi bien sur la production que sur le marketing. Encore faudrait-il leur donner les moyens de se battre à armes égales avec la concurrence internationale en leur facilitant l’accès au crédit et surtout aux investisseurs. Combien de « business angels » en France ? Tout passe par l’État, avec Oseo, le Fonds de développement de l’industrie, les projets du Grand Emprunt et j’en passe. Si l’action de l’État est déterminante, ce n’est pas en se substituant à l’initiative privée, mais en la facilitant, en l’accompagnant, et surtout en ne lui mettant pas d’innombrables bâtons dans les roues. Qui connaît ARCHOS, cette PME française qui fabrique des tablettes concurrentes de l'I-Pad et se vendent très bien? Apparemment pas M. Sarkozy, qui pense que toutes ces nouvelles technologies sont fabriquées à l'étranger. Libérons la créativité, l‘innovation et le goût du risque qui anime de nombreux jeunes entrepreneurs français; facilitons la croissance des entreprises en n’inventant pas en permanence je ne sais quel seuil qui va les bloquer dès qu’elle connaîtront le succès. Détaxons les entreprises qui réinvestissent leurs bénéfices dans leur développement. Permettons aux entrepreneurs qui prennent leur retraite de transmettre leur affaire dans de bonnes conditions, sans être matraqués fiscalement. Et n’ayons pas les yeux fixés en permanence sur l’Allemagne, qui n’a ni la même culture industrielle, ni la même pratique des rapports sociaux.
Quant aux risques que représente cet alignement obsessionnel de la France sur l’Allemagne pour la construction européenne, j’y reviendrai dans un prochain article.