Offrir aux partisans d'une intégration politique de l'Europe des arguments contre l'europhobie galopante
Quel spectacle lamentable nous donnent à voir nos dirigeants européens : l’un se targue d’avoir sauvé l’Euro en apportant sa caution à la Grèce, l’autre annule au dernier moment un dîner avec le président français sous prétexte d’agenda, alors que la vérité est que l’Allemagne pas plus que la France ne sait plus comment gérer cette crise. L'un essaye de faire croire qu’il est le sauveur de l’Europe, alors que l'autre estime que les affaires allemandes peuvent faire abstraction de l'Europe . Et pendant ce temps-là, celle-ci s’enfonce dans le déclin et la morosité.
Voilà où mènent deux décennies d’égoïsme national, de perte de l’idéal européen, de repli sur soi et de dénigrement de l’Europe.
Les mesures envisagées – fonds de garantie aux banques, examen des budgets nationaux préalablement à leur vote, interdiction des ventes à découvert – ne sont qu’emplâtres sur jambe de bois. Ou plutôt cache-misère pour dissimuler l’immense délabrement de la construction européenne, et, derrière elle, la décrépitude progressive des économies européennes. Chacun y va de son petit remède, de son couplet. La France part en guerre contre les paradis fiscaux et prétend « moraliser le capitalisme ». L’Allemagne impose une rigueur inflexible à des pays qui n’en peuvent mais. On chante l’hymne à la vertu budgétaire quand, il y a à peine un an, on ouvrait grandes les vannes du déficit pour lutter contre la crise. Qu’une élection pointe le bout du nez, et les belles promesses fondent comme neige au soleil. Le fin du fin est la bataille sémantique : rigueur, austérité, sagesse budgétaire, tour de vis fiscal... on n’est jamais en peine en France pour trouver des champs de bataille à notre portée.
Et pendant ce temps-là, les Chinois se portent à merveille, connaissent une croissance à peine ralentie. Le boom indien ne se dément pas, le Brésil repart vers des sommets. La Russie se relève grâce à son gaz et ses matières premières.
Mais nous sommes saufs : nous avons rejeté le traité constitutionnel !!! Voilà le grand sujet de fierté de nos Besancenot, Mélanchon, Fabius, de Villiers et autres petits monsieurs de la politique française. Voilà le titre de gloire de nos champions de la myopie intellectuelle et politique. D’ailleurs, nous n’avons pas à nous inquiéter : la Chine va être submergée par les grèves, l’Inde va nécessairement entrer en guerre avec le Pakistan, le Brésil va connaître une crise écologique sans précédent, Obama va se planter... et la France va gagner la Coupe du Monde !
Il est grand temps que des hommes et des femmes se lèvent pour faire regarder les choses en face à nos concitoyens et redonner du souffle à l’Europe. Sans relance de la construction européenne, l’Europe est condamnée inexorablement au déclin dans lequel elle s’enfonce déjà depuis deux décennies, et avec elle, l'ensemble des pays membres. Est-ce encore possible ? Je le crois sincèrement.
Si nous n’étions pas la tête dans le guidon, et si nous voulions bien regarder un peu plus loin que les prochaines élections, on pourrait imaginer :
de créer un embryon de budget fédéral, représentant environ 10% du total des budgets nationaux, alimenté par une TVA européenne et destiné à investir dans de grands projets européens : recherche scientifique, grands projets d’infrastructure, grands projets industriels : ne peut-on refaire Ariane, Airbus ? Aujourd’hui, les Ariane et Airbus s’appellent plutôt ingénierie génétique, développement durable, énergies renouvelables. L’Allemagne et les pays scandinaves ont déjà pris le départ et l’Espagne et le Portugal suivent de près. La France a, semble-t-il, une longueur d’avance dans les véhicules électriques et un savoir-faire unique avec Velib’ et Autolib’. Un financement européen à grande échelle, une harmonisation des politiques d’aide au développement durable et aux énergies renouvelables pourraient nous redonner l’avantage sur des pays comme les US qui traînent la patte dans ce domaine depuis longtemps et faire de l’Europe le leader mondial du développement durable du XXIe siècle
Une harmonisation fiscale qui permettrait d’éviter le dumping fiscal qui pénalise les États qui ont une politique sociale généreuse. Dans le même ordre d’idée, il faudrait s’engager sur la voie d’une harmonisation des systèmes de retraite et de sécurité sociale, afin d’éviter les véritables distorsions de concurrence entre États que créent des régimes profondément différents.
De créer des organismes financiers qui aient le même poids que la Réserve fédérale, un FMI européen, des agences de notation européennes, afin que nous ne soyons plus à la merci des variations du dollar, des titrisations hasardeuses de Wall Street ou de la faillite des Lehmann Brothers. Il faudrait par exemple que la BCE devienne une véritable banque centrale au même titre que la Réserve fédérale.
De créer des fonds de pension européens qui puissent investir massivement dans les entreprises européennes, au lieu de laisser celles-ci se faire croquer une à une par les Chinois, les Indiens et les Russes.
De créer une véritable défense européenne, financée par le budget fédéral, qui permettrait d’alléger les budgets militaires des différents pays par une rationalisation des matériels, de la production des armements, la mise en commun de moyens logistiques etc.
J’entends déjà les éternels (euro)sceptiques : vous rêvez ! vous n’y arriverez jamais ! cela représente des abandons de souveraineté impossibles à obtenir des pays membres ! Et puis l’Europe n’intéresse plus personne : vous voyez bien que le rêve européen est mort !
A quoi je réponds : Croyez-vous qu’il était plus facile pour Schuman et Monnet de proposer au lendemain de la guerre à la France, à l’Allemagne, au Benelux et à l’Italie de mettre en commun ce qui était le pétrole de l’époque : le charbon et l’acier ? Mais la différence est que ces hommes avaient une vision. Ils voyaient plus loin que le bout de leur petit intérêt du moment, de leur prochaine réélection, de ce qu’en diraient les Guignols de l’Info. C’étaient des hommes d’État. Des vrais. Pas des marionnettes qui ne savent que tirer la couverture à eux et faire des déclarations fracassantes oubliées le lendemain. Ils avaient en vue l’intérêt de leur pays à long terme et savaient que celui-ci passait par des sacrifices du petit orgueil national et l’abandon des petites ou grandes magouilles politiques.
Il est certain qu’on ne fera pas cela à 27 – 29 ou 30 demain. Mais commençons avec la France, l’Allemagne et les pays qui voudront suivre : Benelux, Espagne, Portugal, et quelques autres. La Grande Bretagne suivra, comme d’habitude, après avoir fait du combat d’arrière-garde, parce qu’elle n’aura pas le choix si elle aussi ne veut pas sombrer dans le déclin. Le traité de Lisbonne le permet. Allons-y !
Oui ; aujourd’hui, vingt ans de dénigrement de l’Europe, de marchandages minables, de compromis peu glorieux comme le traité de Nice, et, il faut aussi le reconnaître, de bévues majeures de la Commission comme la directive Bolckenstein ou l’interdiction de la fusion Alcan-Péchiney, ont réduit à néant le rêve européen. Mais je suis certain que si on proposait aux peuples européens de grands projets, une vision à long terme au lieu de petits arrangements de boutiquiers, si renaissait chez quelques hommes politiques d’envergure – en reste-t-il ? - un vrai engagement pour l’Europe, ils reprendraient confiance dans la construction d’une Europe qui reste notre dernier rempart contre le déclin.