Offrir aux partisans d'une intégration politique de l'Europe des arguments contre l'europhobie galopante
Sciences Po organisait dès le lundi 26 mai une conférence pour analyser les résultats du scrutin du 25.
Voici les traits principaux des analyses des spécialistes qui ont décortiqué les résultats, sous la présidence de Dominique REYNIE
Comme dans la plupart des pays membres, le scrutin se déroulait à mi-mandat du pouvoir en place, et l’on sait que ces scrutins à mi-mandat sont l’occasion d’exprimer son mécontentement. Celui du 25 mai n’a pas manqué à la tradition : seuls 9 pays ont vu le parti au pouvoir conforté, dont l’Allemagne et l’Italie, et la plupart des nouveaux membres. Mais en France le mécontentement a pris des proportions inédites : il n’y a que trois autres pays où la coalition gouvernementale a obtenu moins de 15%.
Les électeurs français se sont prononcés à 8% par soutien au Gouvernement, 34% par opposition, et 58% pour d’autres raisons. Mais pour le vote FN, le pourcentage d’opposition monte à 69% !!! On peut donc en déduire que le vote anti-Union ne représentait que 31% des suffrages. Ce qui reste modeste – cela fait donc 31% de 27% = 8,37% des électeurs, auxquels il faut ajouter ceux du Parti de Nicolas Dupont-Aignan – 4%, clairement anti-européens - et quelques autres. On arrive à moins de 15% des électeurs qui ont voté contre l’Union. Ce qui ne veut pas dire que les électeurs fassent confiance à l’Union pour sortir de la crise ou ne lui imputent pas une part de responsabilité :
Pour 64% des électeurs du FN, l’immigration arrive en tête de leurs motivations (22% pour l’UDI, 42% pour l’UMP). L’opposition à l’Euro n’arrive en tête que pour 21% d’entre eux. Il y a tout lieu de penser que ce thème va être mis en sourdine dans les mois qui viennent.
Pour l’ensemble des votants, 27% considèrent que l’Union a protégé la France de la crise (9% pour le FN, 47% pour l’UDI). Pour 51%, L’union a aggravé la crise
2- Les opinions des Européens (Bruno CANTERES)
La satisfaction à l’égard de l’Europe est en baisse constante depuis 1997 dans tous les pays membres, mais particulièrement en France : 74% d’opinions favorables en 1987, 58% en 2007, 48% en 2008 ! La contestation porte non sur le principe de l’Union, auquel les Français et la plupart des autres peuples restent attachés dans leur très grande majorité, toutes tendances confondues, mais sur les modalités de la construction et de fonctionnement.
Ce désamour est parallèle avec la montée de la méfiance envers les institutions, quelles qu’elles soient. Il y a à partir de 1997 une profonde transformation du rapport des citoyens à l’ordre démocratique, qui finit par contaminer le soutien des citoyens au système européen et national. D’autant plus vif, en ce qui concerne l’Europe que son fonctionnement reste opaque à la plupart de nos concitoyens.
A noter que l’immigration progresse régulièrement dans les préoccupations mises en avant, mais était encore au 5e rang en 2013.
3- La « présidentialisation » de l’élection est-elle un échec ? (Renaud DEHOUSSE)
4- Quelle participation ? (Anne MUXEL)
La participation, faible dans tous les pays où le vote n’est pas obligatoire (Belgique et Luxembourg), varie cependant notablement d’un pays à l’autre.
Elle s’établit au total à 43,1% des inscrits (France : 45,5%), et est stable par rapport à 2009.
Ce qui peut sembler surprenant, c’est que cette participation s’établit à 45,6% des anciens membres de l’Europe des 15, et tombe à 33,6% chez les nouveaux membres.
L’Italie est la championne de la participation,avec 60% de votants. Puis le Danemark, avec 54,5%. C’est au Portugal qu’on a le moins voté (17%)
3 pays ont voté nettement au-dessus de la moyenne : Malte, Chypre et la Lituanie.
8 sont nettement en-dessous, avec notamment 25,6% pour la Croatie, 13% pour la Slovaquie, et 19,5% pour la République tchèque.
Qui sont les abstentionnistes en France ?
5- Les eurosceptiques sont-ils gagnants ? (Nonna MEYER)
Il faut d’abord remarquer que ce n’est pas dans les pays où la crise a été la plus violente que les partis anti-européens ont eu le plus de succès, Grèce mise à part, mais au contraire dans les pays de l’Europe du Nord, beaucoup moins touchés par la crise.
En Grèce, Cyrisa a obtenu 27% des suffrages. Mais UKIP a fait le même score en G-B, le FN 25%, le Parti du peuple danois 24%. En Autriche, pays le moins touché par le chômage, l’extrême-droite a fait 20%. En Finlande 13%, et 10% en Suède.
Seuls contre-exemples, le Vlaamsland belge n’a fait que 5% contre 16 en 2009, et le parti de Geert Wildert au Pays-Bas a fait unpiètre 13%, contre 25% attendus.
Dans l’Europe de l’est, l’extrême droite a fait des scores très moyens. Seul le Jobbik hongrois résiste.
Ces droites extrêmes sont très éclatées. Leur seul point commun est un rejet de l’autre, de l’islam en particulier. Le FN est considéré comme infréquentable par l’UKIP britannique, Geert Wildert et le Parti Populaire danois.
Tous comptes faits, il y aura au maximum 130 députés europhobes et eurosceptiques à Strasbourg. Comme l’a souligné Renaud DEHOUSSE, ils ne pourront pas bloquer le fonctionnement du PE. Mais leur montée est inquiétante, car elle dénote un clivage croissant dans les populations entre ceux qui sont à l’aise avec la mondialisation et ceux qui la rejettent.
6- En conclusion :
Comme le souligne Bruno CANTERES, les règles du jeu européennes sont très différentes des règles nationales, et complexes. Elles nécessitent beaucoup d’explications.
Anne MUXEL va dans le même sens : les enjeux, les décisions doivent être clairement expliqués, décortiqués et traduits dans un langage concret. Il faut d’urgence tisser de nouveaux liens entre les citoyens, surtout les jeunes, et l’Europe.
Pour Dominique REYNIÉ, ce scrutin montre que le niveau national suscite partout plus de défiance que le niveau européen. Le Parlement européen fait la démonstration que les solutions ne sont ni de gauche ni de droite, et qu’il faut sortir des schémas simplistes qui ne correspondent plus au monde complexe qui est le nôtre aujourd’hui. Les solutions ne peuvent venir que d’un consensus qui dépasse les clivages politiques traditionnels.